Place Simone Veil à Paris • ID 320025454 © Digikhmer | Dreamstime.com
Vous détenez en vous une richesse que le temps ne peut altérer : vos mémoires. Prenez le temps de les offrir aux générations futurs.
Simone Veil a marqué l’histoire en obtenant la légalisation de l’IVG. Un autre combat se joue aujourd'hui : celui des proches aidants.
Dans les relais et résidences pour séniors, le karaoké s’impose comme une source de joie et de partage, grâce à l’énergie des bénévoles...
Simone Veil, née Jacob, incarne avec éclat la force, le devoir de mémoire, le courage et la liberté. Rescapée des camps de la mort durant la Seconde Guerre mondiale, militante infatigable des droits humains, ardente défenseuse de la cause des femmes et pionnière de la construction européenne, son nom résonne comme un symbole d’engagement et de résilience. Son enfance heureuse fut brisée par l’horreur de la Shoah au cours de laquelle les nazis exterminèrent son père, sa mère et son frère. Simone Veil parvint pourtant à transcender l’indicible et à étouffer en elle les souvenirs de l’impensable pour consacrer sa vie à sa famille et à ses innombrables combats à la gloire de la liberté et de l’égalité des hommes. Elle lutta sans relâche contre l’indignité et l’oubli. Son engagement marqua l’histoire française et la construction européenne d’une empreinte indélébile. De son enfance tragique à sa vie de femme publique audacieuse et visionnaire, Simone Veil, disparue en 2017, laissa derrière elle un héritage d’une actualité brûlante. En 2018, elle entra au Panthéon aux côtés de son époux, Antoine Veil.
Simone Veil est née le 13 juillet 1927 à Nice, au sein d’une famille juive laïque, patriote et cultivée. Son père, André Jacob, est architecte. Bien que diplômée en chimie, sa mère, Yvonne, a choisi de se consacrer à sa famille. Dans ce foyer éclairé, où l’on chérit la littérature et l’éducation, Simone grandit entourée de ses sœurs, Madeleine – dite Milou – et Denise, ainsi que de son frère, Jean. Son enfance est insouciante, rythmée par la lecture, l’école, les jeux sur la promenade des Anglais, les camps scouts et les vacances familiales.
Mais ce bonheur simple est rapidement menacé par l’ombre de la Seconde Guerre mondiale. Si l’affaire Dreyfus avait peu ébranlé le patriotisme d’André Jacob, la montée du nazisme et le réarmement de l’Allemagne font naître en lui une inquiétude profonde. En octobre 1940, le gouvernement de Vichy instaure le statut des juifs, interdisant à André d’exercer son métier d’architecte. Peu à peu, l’argent vient à manquer. Dès le 2 juin 1941, les juifs doivent se faire recenser et faire tamponner leur carte d’identité par la préfecture. La tension monte insidieusement, jusqu’à ce que Simone soit contrainte d’abandonner le lycée où elle est en classe de philosophie.
Le 9 septembre 1943, juste après le départ des Italiens, la Gestapo s’installe à Nice. Dès lors, les juifs doivent se cacher ou tenter de disparaître dans l’anonymat. Simone devient jeune fille au pair, tandis que ses parents se réfugient chez un ancien employé d’André. En août 1943, Denise s’engage dans la Résistance à Lyon et devient agent de liaison du mouvement Franc-Tireur, qui édite un journal clandestin.
La famille Jacob parvient à se procurer de faux papiers, exempts du tampon « juif », pour circuler plus librement. Mais le 30 mars 1944, Simone est arrêtée. La Gestapo détecte que sa carte d’identité est l'œuvre d'un faussaire. Elle n’a pas le temps de prévenir les siens que leurs faux papiers ne dupent plus les autorités : sa mère, son frère Jean et sa sœur Milou sont arrêtés à leur tour. Ils se retrouvent tous emprisonnés à l’hôtel Excelsior de Nice, où la Gestapo a installé son quartier général. Après des interrogatoires brutaux, les Jacob sont transférés au camp de Drancy. Dans la grande cour glaciale, ils errent, livrés à l’attente et à l’incertitude. Le 13 avril 1944, Yvonne, Simone et Milou sont déportées en train vers Auschwitz-Birkenau. Le voyage dure deux jours et demi. Dans les wagons à bestiaux, les déportés suffoquent, entassés les uns sur les autres. Certains chantent ou se parlent pour se rassurer, tandis que la faim et la soif les taraudent. À leur arrivée dans la nuit du 15 avril, tout bascule dans une violence inouïe.
Note de la rédaction : les paragraphes qui suivent s’appuient sur les témoignages de Simone Veil et d’autres survivants de la Shoah. Si certains passages peuvent être bouleversants, ils sont indispensables pour comprendre la force des combats que Simone a menés tout au long de sa vie.
Dès que le train s'immobilise, les projecteurs balayent ses wagons d’une lumière blafarde. Des chiens hurlent, les crocs menaçants, prêts à mordre. Les SS vocifèrent des ordres, distribuant coups et gifles à ceux qui hésitent ou ne se pressent pas suffisamment. De curieux individus portant une sorte de pyjama rayé se pressent autour des nouveaux arrivants hébétés et les interrogent, à propos de leur âge notamment. Des années plus tard, Simone Veil, se souvenant de cet instant, déclarera : « Nous quittions le monde normal. Plus rien ne ressemblait à rien. »
Sur le quai, la sélection commence. Lorsqu’on lui demande son âge, Simone a la présence d’esprit de se vieillir de 2 ans : 18 ans, répond-elle. Les nazis décident, en quelques secondes, qui vivra et qui mourra. Personne ne comprend encore ce qui se joue en cet instant. Certains montent dans des camions ; d’autres, comme Simone, Yvonne et Milou, partent à pied vers un immense hangar de béton. Les kapos ordonnent : si vous avez des bijoux, donnez-les, on vous les prendra de toute façon. Vers cinq heures du matin, le rituel d’humiliation débute. Rasage des poils, tatouage d’un numéro sur l’avant-bras – Simone devient n°78651 –, puis la douche collective. Un voile d’irréalité s’abat sur elles. Quelqu’un demande ce qu’il est advenu des autres détenus du convoi, ceux partis en camion. La réponse cingle, brutale : regardez la cheminée là-bas, ils ont été gazés et partent en fumée.
Au camp, chaque journée débute entre quatre et cinq heures du matin par un appel interminable, sous le froid mordant de l’hiver ou la chaleur écrasante de l’été continental. Simone, sa mère et sa sœur restent ensemble et travaillent dans une carrière, à l’extérieur du camp. Le soir, épuisées, elles regagnent leur baraque en briques et s’allongent sur des choyas, sortes de cages superposées, ouvertes et sans grillages. Dormir est presque impossible. L’odeur pestilentielle de chair brûlée et de putréfaction enveloppe tout.
À l’heure des repas, une maigre pitance est jetée dans une gamelle à partager à trois, sans couverts. Les Allemands ont méticuleusement pensé chaque détail pour transformer la vie des déportés en abjection. Les juifs ne sont plus considérés comme des humains, mais comme des bêtes. Pour survivre, il faut se battre, défendre chaque morceau de pain. Les âmes charitables sont régulièrement dépouillées et meurent plus vite que les autres. « Notre vie était révoltante, inacceptable, inimaginable », dira Simone Veil des années plus tard.
Le 7 juin 1944, Simone, sa sœur et sa mère sont transférées au camp de travail de Bobrek. Si la nourriture y est toujours insuffisante, les conditions de travail sont moins épuisantes qu'à Birkenau. Situé à quelques kilomètres d’Auschwitz, dans une usine désaffectée, ce camp produit des pièces métalliques destinées à l’industrie de guerre allemande.
Le 18 janvier 1945, alors que l’Armée rouge approche du camp, l’ordre tombe : il faut partir. Une colonne de spectres humains s’étire sur des kilomètres, avançant sous une tempête de neige, traînant des corps épuisés, condamnés à marcher ou à mourir. Pendant deux jours, par -25°C, aucune pause n’est tolérée et la moindre faiblesse est fatale. Quiconque tente d’aider un compagnon d’infortune met sa propre vie en péril. Les sœurs Jacob et leur mère avancent, broyées par l’épuisement. 70 kilomètres à pied. Plus de la moitié des prisonniers meurent en route.
Quelques jours plus tard, Simone, Milou et leur mère parviennent au camp de Bergen-Belsen. Malgré les soins que ses filles lui prodiguent, Yvonne meurt du typhus le 15 mars 1945, brisée par la faim et les images d’horreur qui la poursuivent jusqu’à son dernier souffle. Des années plus tard, dans ses mémoires, Simone écrira :
Aujourd’hui encore, plus de 60 ans après, je me rends compte que je n’ai jamais pu me résigner à la disparition de maman. D’une certaine façon, je ne l’ai pas acceptée. Chaque jour, elle se tient près de moi et je sais que ce que j’ai pu accomplir dans ma vie l’a été grâce à elle.
Le 13 avril 1945, les troupes britanniques libèrent le camp de Bergen-Belsen. Commence alors pour les survivants un long voyage de retour à travers l’Europe. Simone et Milou rejoignent Paris. Denise, revenue vivante du camp de Ravensbrück, les y attend. Les retrouvailles sont bouleversantes, mais teintées d’une douleur sourde. Les survivants de la Shoah se heurtent à une société déboussolée, incapable de savoir comment les accueillir. Certains les reçoivent avec une compassion maladroite, d’autres écoutent leur témoignage avec incrédulité. Beaucoup détournent le regard, absorbés par leurs propres blessures ou hantés par l’ombre hideuse de la collaboration.
Sans nouvelles d’André et de Jean, la famille Jacob se résigne à l’inacceptable : ils ne reviendront pas. Simone a 17 ans. Après treize mois passés en déportation, elle est orpheline et a perdu son jeune frère. Marquée dans sa chair et dans son esprit, elle comprend pourtant que sa survie ne doit pas être un poids, mais une responsabilité. Plutôt que de s’abandonner au chagrin, elle choisit de vivre, pour témoigner et pour défendre la dignité humaine.
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De retour en France, Simone Veil refuse de se réfugier dans le silence ou l’effacement. Elle décide, au contraire, de se reconstruire par l’action et l’engagement. Revenant de l’horreur absolue, tout lui paraît étrange et absurde. Ses nuits sont hantées par le souvenir de la violence jubilatoire des SS et des kapos, ainsi que par l’image entêtante de sa mère et de sa sœur aux prises avec l’ignominie nazie. Pourtant, elle refuse de se laisser briser et reprend ses études avec une détermination farouche. Elle obtient son baccalauréat en 1945 et s’inscrit en droit et à l’Institut d’Études Politiques de Paris, où elle étudie avec assiduité. Repliée sur elle-même, timide et discrète, redoutant toute forme de promiscuité, elle limite sa vie sociale à ses cours de droit. Une amie lui présente toutefois un brillant étudiant en sciences politiques, Antoine Veil, issu d’une famille juive agnostique et particulièrement cultivée. Elle tombe immédiatement amoureuse de lui, et cette attirance est réciproque. Formant un couple uni et soudé, les jeunes étudiants se marient en novembre 1946. Tous deux sont animés par une même ambition : servir leur pays et œuvrer pour davantage de progrès social. Trois enfants naissent de leur union : Jean en 1947, Nicolas treize mois plus tard et Pierre-François en 1954.
Tout juste diplômé, Antoine décroche un poste d’attaché au Sénat. Simone peine à se conformer aux codes mondains qu’un tel emploi exige. À la naissance de son troisième fils, refusant de se cantonner au rôle de femme au foyer, elle exprime son désir de devenir avocate en s’inscrivant au Barreau. Antoine s’y oppose fermement, et Simone, convaincante et obstinée, choisit la magistrature. « Ma mère avait fait des études de chimiste avant de se marier, déclarera-t-elle en 2005. Elle a toujours regretté de ne pas être plus active. Bien qu’elle ne fût pas féministe, il lui apparaissait essentiel pour une femme d’être indépendante et libre grâce à son travail. »
Depuis 1946, les femmes sont admises à l'École Nationale de la Magistrature (ENM). Simone réussit le concours et n’a que 20 ans lorsqu’elle intègre cette prestigieuse formation. Un nouveau drame vient cependant bouleverser sa vie lorsque, le 14 août 1952, Milou et son bébé de quinze mois trouvent la mort dans un accident de voiture. Une fois de plus, Simone doit se battre pour ne pas sombrer. En mai 1954, elle intègre le parquet malgré les réticences du secrétaire général, stupéfait qu’une mère de famille ayant épousé un énarque souhaite travailler. À 29 ans, elle est magistrate, mariée à un serviteur de l’État promis à un bel avenir, et mère de trois enfants. Deux ans plus tard, elle est nommée à la Direction des affaires pénitentiaires et devient inspectrice des prisons. La dureté du milieu carcéral la bouleverse mais ses cris d’effroi ne trouvent aucun écho, les conditions de détention ne semblant intéresser personne. Sans relâche, Simone se bat pour donner aux détenus un accès aux soins et permettre à ceux qui le souhaitent d’étudier pour préparer leur réinsertion. Elle s’attache également au sort des femmes détenues, confrontées à des conditions d’incarcération d’une brutalité extrême. Son intérêt pour la dignité des prisonniers témoigne de son profond désir de justice et de sa conviction que l’humanité d’une société se mesure à la manière dont elle traite ses détenus.
Simone Veil observe avec lucidité la place accordée aux femmes dans la société française des années 50 et elle y constate de nombreux archaïsmes. À titre d’exemple, il faudra attendre 1965, quinze ans après la parution du livre Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, pour que les femmes puissent librement disposer de leur propre compte bancaire sans autorisation préalable de leur mari. À cette époque, les inégalités dans le monde du travail témoignent d’un lourd héritage patriarcal. Au fil des ans, Simone devient une figure montante du combat pour l’égalité des sexes. Travailleuse acharnée, indépendante et libre, elle incarne une génération de femmes décidées à se battre pour faire valoir leurs droits, sans renoncer à leur féminité ni à leur rôle de mère.
À la fin des années 50, Edmond Michelet envoie Simone Veil inspecter les prisons à Alger. Le ministre de la Justice souhaite durcir les conditions d’application du droit français sur le sol algérien. Simone s’intéresse alors au sort de 600 détenus, femmes et hommes, membres du FLN et condamnés à mort. Charles de Gaulle suspend leur exécution tandis que Simone parvient à rapatrier en France ceux dont la vie est menacée par des militaires extrémistes. Elle assiste leurs avocats afin d'obtenir au plus grand nombre le statut de prisonniers politiques et de leur permettre d’être incarcérés en France. En 1970, après avoir consacré sept ans à l’humanisation du système carcéral, Simone Veil devient la première femme à occuper la fonction de secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature. Mais ce poste l’ennuie et elle déplore de ne plus pouvoir poursuivre sa lutte en faveur de l’équité sociale. Heureusement, en 1974, un an après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, elle accepte de devenir ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac.
Giscard souhaite associer les femmes à son septennat, et Simone, par son intelligence exceptionnelle et son irréprochable honnêteté, est une candidate idéale. Elle s’attaque aussitôt à l’épineux dossier de la loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Le 26 novembre 1974, elle monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre son projet de loi légalisant l’avortement. Son discours, préparé avec minutie, se veut à la fois mesuré, consensuel et rassurant.
Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme (...). Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes : c’est toujours un drame, cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation existante, s’il admet la possibilité d’une interruption volontaire de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme.
Mais cette combattante acharnée de l’égalité sociale fait face à une hostilité féroce. Certains députés la comparent aux médecins nazis d’Auschwitz, osant établir un parallèle entre la Shoah et l’avortement. D’autres hurlent, l’accusant de vouloir encourager une société du plaisir. Le débat parlementaire se double d’une violente bataille d’opinion à l’extérieur de l’hémicycle. Des militants d’extrême droite mènent une campagne haineuse ciblant la ministre de la Santé.
L’immeuble où vit la famille Veil est souillé d’inscriptions ignobles, parmi lesquelles Veil = Hitler, et la voiture du mari de Simone est recouverte de croix gammées. Mais, malgré ces attaques d’une rare bassesse, la ministre reste droite et inflexible, tenant tête aux invectives avec une dignité inébranlable. Elle bénéficie, en outre, du soutien indéfectible du président de la République. Le 29 novembre 1974, après trois jours de débats houleux, ponctués d’insultes et d’attaques personnelles, la loi est adoptée par l’Assemblée nationale, puis par le Sénat le 17 janvier 1975, pour une durée initiale de cinq ans. La France devient ainsi l’un des premiers pays à dépénaliser l’avortement. Un demi-siècle plus tard, en 2024, ce droit fondamental sera inscrit dans la Constitution française.
Après cette victoire remarquable, Simone Veil devient l’icône de l’égalité des sexes bien que son engagement ne relève pas d’un militantisme féministe revendiqué, mais de la conviction profonde que l’émancipation des femmes est une nécessité pour une société juste et moderne.
Grâce à son combat pour la légalisation de l’avortement, Simone Veil est désormais une figure incontournable de la scène politique française. En 1979, âgée de 50 ans, elle fait un choix décisif qui marque une nouvelle étape de son engagement. Elle décide de quitter le gouvernement et se présente comme tête de liste UDF aux premières élections européennes réalisées au suffrage universel direct. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et son retour des camps, elle n’a cessé d’envisager de prendre part à la construction d’une Europe unie et en paix. À la fin des années 70, elle est plus que jamais convaincue que seule une Europe forte pourra garantir une paix durable aux générations futures, tout en améliorant la prospérité globale des pays de l’Union. C’est pourquoi, elle défend un programme politique fondé sur des valeurs de liberté et de progrès social. Le 17 juillet 1979, le Parlement européen, nouvellement élu, la choisit comme présidente. Elle devient ainsi la première femme à occuper ce poste, mais aussi la première personnalité rescapée de la Shoah à présider une institution européenne. L’image est puissante, presque irréelle. Dans un hémicycle marqué par l’histoire récente, elle incarne la réconciliation des peuples et un véritable désir d’avenir.
Au cours de son mandat, elle œuvre sans relâche pour renforcer le rôle du Parlement européen. Cette institution souffre, en effet, d’un manque de pouvoirs exécutifs face aux gouvernements des États membres. Simone Veil milite pour que les décisions européennes soient plus démocratiques et que le Parlement pèse davantage dans les grandes orientations de l’Union. Son combat dépasse les enjeux institutionnels et elle plaide activement pour une Europe des droits humains, où la paix, la justice et l’égalité entre les hommes priment sur les intérêts économiques. Elle défend avec force la place des femmes dans les instances européennes et soutient les luttes contre toute forme de discrimination.
Elle se heurte rapidement aux pesanteurs institutionnelles et aux rivalités entre États membres, faisant le constat que la question de la langue est une pierre d'achoppement à la mise en œuvre d'une collaboration politique entre États : chaque délégation défend âprement son identité nationale, compliquant les échanges et ralentissant les prises de décision. L’Europe est une ambition, mais aussi un défi permanent. Elle s’épuise dans d’innombrables allers-retours entre Paris, Bruxelles et Strasbourg. Après trente mois de mandat, elle n’est pas reconduite à la présidence et devient députée européenne durant quinze mois supplémentaires, poursuivant inlassablement son combat pour une Europe unie, capable de faire face aux nouveaux défis de la mondialisation. Malgré ses écueils, au fil des années, son attachement à l’Europe ne faiblit pas et elle considère l’intégration européenne comme le meilleur rempart contre la résurgence des nationalismes. Son héritage est immense : elle aura contribué à faire du Parlement européen une institution respectée et à inscrire l’idéal qui lui est associé au cœur du débat politique français.
En 1995, elle décide de mettre un terme à sa carrière politique et intègre le Conseil constitutionnel.
Simone Veil a longtemps gardé le silence à propos de son enfance brisée par la barbarie nazie et marquée par la douleur du deuil. Mais avec les années, elle comprend que son témoignage est un viatique, parce que les survivants disparaissent peu à peu et parce que l’oubli est une menace. L’Histoire doit être transmise aux générations futures pour éviter qu’elle ne se répète aveuglément. Dans les années 70, elle se heurte pour la première fois aux négationnistes ; certains osent remettre en question l’existence des chambres à gaz, minimiser l’horreur de la Shoah, détourner l’Histoire ou effectuer des comptes d’apothicaire à propos du nombre de victimes. Pour Simone Veil, c’est un électrochoc et elle se résigne à prendre la parole au nom de ceux qui ne peuvent plus s’exprimer. Avec une dignité inébranlable, elle témoigne, encore et encore, donne des interviews et anime des conférences. Elle veut s’adresser tout particulièrement aux plus jeunes auxquels elle n’a de cesse de rappeler que la Shoah ne fut pas une tragédie abstraite mais une mécanique implacable d’extermination. Elle raconte Auschwitz, décrivant en détail l’arrivée des convois, la séparation brutale des familles, la sélection sur la "rampe aux juifs" et l’anéantissement méthodique de tout un peuple.
En 2001, elle devient présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, une institution qu’elle contribue à structurer pour financer des travaux de recherche historique, recueillir des témoignages et conduire des initiatives éducatives. Elle milite pour que l’histoire de la Shoah soit enseignée de manière rigoureuse. Pour elle, ce n’est pas un simple chapitre de l'Histoire mais un devoir absolu de mémoire. En 2005, elle accompagne à Auschwitz une délégation française présidée par Jacques Chirac, dans le cadre de la célébration du soixantième anniversaire de la libération du camp. Dans un froid mordant, se tenant à proximité de la voie ferrée qui conduisit jadis les détenus jusqu’à la mort, elle s’adresse aux survivants, aux jeunes générations, à la France entière.
La mémoire de la Shoah ne nous appartient pas. Elle appartient à l’histoire du monde, elle est un rempart contre l’oubli, contre l’indifférence, contre la haine.
Jusqu’à son dernier souffle, elle poursuit son combat, alertant sur la montée des discours haineux et dénonçant la résurgence des extrémismes et du populisme. En 2008, son entrée à l’Académie française marque une reconnaissance de son rôle dans la transmission des valeurs républicaines. À cette occasion, elle porte une épée gravée du matricule 78651, qui correspond au numéro tatoué sur son bras lorsqu’elle arriva au camp d’Auschwitz.
Pour moi, l’Europe restera toujours le projet politique le plus important du XXIe siècle, parce qu’il est fondé sur la paix, la liberté et la solidarité. L’Europe est la seule réponse possible aux tragédies que nous avons traversées.
Extrait du discours d’entrée à l’Académie française de Simone Veil, en 2008.
Peu après avoir démissionné de la présidence de la Fondation pour la mémoire de la Shoah elle prononce un discours mémorable.
Je garde en moi le souvenir des camps comme un héritage sans cesse présent, obsédant même, le souvenir de ces gens exécutés pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Ma judéité est imprescriptible et le kaddish (la prière des morts, NDLR) sera dit sur ma tombe.
Elle s’éteint à Paris le 30 juin 2017, à presque 90 ans. Le 1er juillet 2018, elle entre au Panthéon, aux côtés de son mari, disparu en 2013. Sur son cercueil, un simple caillou témoigne de ce qui a guidé sa vie, une pierre venue d’Auschwitz.